Comment jouent certains enfants marocains
La caractéristique essentielle du jeu chez certains enfants au Maroc est d’avoir recours très peu ou pas du tout aux jouets fabriqués industriellement. Le plus souvent le grand enfant
"invente" ses jouets, à partir de matériaux qu’il ramasse dans la rue ou récupère de sa maison, Une poterie cassée, un baton trouvé dans un terrain vague, des boites de conserves extirpées d’une poubelle, des chiffons abandànnés dans un coin de la maison, de la ficelle, l’emballage d’un paquet et bien d’autres matériaux rassemblés au gré du hasard, prennent des formes étonnantes et deviennent pour lui avion, voiture, maison, poupée, cheval, etc... Ses mains expertes les manipulent, les organisent, les animent au point que l’enfant et le jouet "inventé" font corps et deviennent fascinants par la joie de vivre qui s’en dégage.
A côté de ces jouets et jeux individuels, qui sont le fait de l’imagination et de l’habileté, l’enfant marocain s’adonne à d’autres jeux enseignés par sa famille, son entourage et les enfants des rues de son quartier, il joue à deux catégories de jeux qu’on peut qualifier de jeux spontanés et de jeux appris.
Jeux Spontanés
Bébé dèjà, il a peu la possibilité de s’investir dans les objets/jouets. Constamment en présence ou en contact corporel avec sa mère ou une de ses soeurs par la pratique du portage sur le dos, il n’a pas l’occasion et la famille n’éprouve pas le besoin de la lui donner de manipuler un jouet. Le bébé marocain installé confortablement sur le dos de sa mère puise des plaisirs que les autres tirent des jouets dans le contact du corps, dans l’écoute des voix, dans la richesse des informations et des stimulations que lui apporte son regard qui se promène avec vivacité dans la rue. Le jeu du bébé est sensoriel, tactile, auditif et visuel.
Enfant, il inventera ses propres jouets dont les exemples sont donnés ailleurs dans ce livre. Son jeu devient une véritable jubilation quand le but recherché est atteint. Tout son être est mis en tension pendant quelques instants, quelques minutes ; captivé, fasciné, corps et esprit sont entièrement mobilisés par son invention. Son activité créatrice est rapide, déterminée, instinctive et dénote d’une agilité de l’esprit et d’une fécondité surprenante de l’imagination. Ces jeux et ces jouets font appel à des matériaux variés, faciles d’accès, détournés par l’enfant de leur fonction première, qui est liée au système de consommation des adultes. Il les manipule avec dextérité, les transforme avec habileté ; il leur fait vivre une fiction qu’il recherche d’abord et avant tout, se désintéressant complètement de leur valeur pratique.
Ces jeux et ces jouets qui sont entre autres, pour l’enfant, un processus de compréhension du monde, lui permettent de réaliser son "moi" de déployer sans retenue sa personnalité et de suivre avec détermination la ligne de son plus grand intérêt de l’instant. A travers eux se lisent deux dominantes essentielles du jeu de l’enfant : les mouvements et les sensations. A travers eux s’inscrivent d’une manière claire la créativité et la force du jeu de son corps avec son corps.
Jeux Appris
Il faut remonter loin dans le temps pour trouver leur origine. Leurs équivalents existent dans toutes les sociétés, mais ils ont tendance à disparaître dans les sociétés hautement développées en raison des bouleversements des structures familiales et du mode de vie qui favorisent de plus en plus l’individualisme au dépend de la vie du groupe homogène constitué par la famille et le voisinage.
Au Maroc ils sont encore pratiqués dans les villes et dans les campagnes par la majorité des enfants dont les parents n’ont pas encore adopté un style de vie entièrement occidentalisé. Pratiqués par petits groupes d’enfants ils se jouent à des périodes de l’année à l’occasion des changements de saison, de fêtes, d’un cérémonial. Certains ont un caractère éducatif et sont pratiqués toute l’année.
Quelques exemples :
Jeu de "Taghounja"
Pratiqué avec une poupée fabriquée par les enfants à l’aide d’une louche de bois habillée et maquillée selon un rituel et qu’on promène en groupe. Des chansons accompagnent la procession faite à travers le village ou les ruelles du quartier de la ville, Les adultes fabriquent aussi des "Taghounja" avec les mêmes matériaux, mais dans un autre but que celui des enfants. Elle est pour eux l’essentiel d’un cérémonial symbolique, organisé pour implorer Dieu lorsqu’il ne pleut pas et que la sécheresse menace les cultures. En procession, hommes, femmes et enfants chantent des chansons qui varient d’une région à l’autre, mais dont le thème reste le même. En voici un exemple. "Oh / Mère de l’Espoir. Dieu, donne nous la pluie. Et la vie sera parée de ses plus beaux atours. Nous sacrifierons pour elle une grenouille dont nous distribuerons les entrailles".
Jeu de "Sidi Achour"
"Sidi Achour" est une poupée. On la fabrique le jour de l’Achoura, qui est un événement historique important dans l’islam. En effet c’est ce jour là que Hossein, l’un des fils de All, gendre du Prophète, a été assassinné à Karbala en Irak. Pour les chiites c’est, comme on le sait, un jour de deuil. Pour les Maghrébins sunnites, c’est un jour de fête. A cette occasion une poupée dont le corps est formé par un tibia de mouton enduit de henné est habillée de blanc, couleur de deuil au Maghreb. La poupée ainsi préparée est placée dans une boite et présentée par un groupe d’enfants de maison en maison, afin de recueillir des offrandes. Neuf jours plus tard, un bûcher est allumé dans chaque quartier Les délégations d’enfants de chaque rue apportent leur Sidi Achour. Des chants et des danses autour du feu animent la fête. Le lendemain une procession est organisée par tous les enfants de la ville ou du village, chaque groupe porte son Sidi Achour et se dirige vers le cimetière, où les poupées seront enterrées. Le cortège se rend ensuite chez les nécessiteux pour leur distribuer les offrandes rassemblées pendant ces dix jours d’une intense excitation pour les enfants et aussi pour les parents.
Jeu "El Hitch"
Il se pratique avec une omoplate de mouton lancée en l’air par l’enfant et devant retomber devant un joueur. Selon la position de la face supérieure de l’omoplate, un rôle est attribué à chacun des enfants : il y a ainsi le roi qui donne des ordres et décide des gages, le vizir qui les fait appliquer, le voleur qui subit la sentence et le muezzin qui chante.
Jeu de "Harma"
Il se joue après la fête "Aid el Kébir" Un enfant se couvre en cachette de la peau d’un mouton qui vient d’être sacrifié, comme c’est la coutume à cette occasion. Les autres enfants doivent découvrir l’identité de celui ou celle ainsi déguisé, jusqu’à ce qu’il
ne reste plus qu’un seul harma, qui deviendra ainsi le chef pendant huit jours.
Jeu de "Hayet HbeI"
Il a lieu au printemps. Une corde est tendue entre un groupe de filles d’un côté et de garçons de l’autre. A un signal donné chaque équipe tire vers elle la corde jusqu’à ce que l’une d’elles l’emporte. Si les filles gagnent, les mères des participantes au jeu commandent leur mari pendant un mois, sinon ce sont les pères qui décideront de tout. On imagine facilement l’animation que ce jeu provoque dans le quartier et tout le piquant dans les foyers des joueurs et joueuses.
En définitive ces jeux sans jouets, "spontanés ou appris" doivent être perçus comme une expression populaire de l’enfance maghrébine, qui t’adapte avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité aux conditions socio économiques et culturelles du Maghreb, tout en développant au maximum et en transposant avec bonheur dans la vie quotidienne une parcelle importante de son imaginaire individuel, ainsi que de l’imaginaire collectif.
Il faut donc les encourager, même si vous avez la possibilité d’acheter des jouets pour votre enfant. Ils ne peuvent que lui apporter un plus dans son éducation et lui élargir le vaste champ de son imaginaire et la connaissance de ses racines culturelles.
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